L’amant fantasmatique, tension et frustration dans un bois breton

Dans son premier roman, L’Amant fantasmatique, Guy Bordin nous plonge dans une histoire homo-érotique complètement barrée entre la lande et une forêt bretonne.

L’histoire

Nous sommes dans les années 80. Le narrateur s’installe en plein été dans une cabane à la bordure de la lande et de la forêt bretonnes pour travailler avec un de ses professeurs sur un livre sur la vie en Nouvelle-France. Le travail du personnage principal sera simple : composer des fiches.

La configuration des lieux l’excite : un espace exigu avec deux couchettes très proches l’une de l’autre, laissant peu de place à l’intimité. De surcroît, son compagnon, beau cul-belle gueule, est très plaisant à regarder. Le plus chaud est l’absence de pudeur de son colocataire : dès le premier soir, celui-ci n’hésite pas, avant de se mettre au lit, à se déshabiller intégralement, affichant au passage son corps parfait. Malheureusement, celui-ci n’a rien d’un homosexuel et se trouve être… son cousin.

L’Amant fantasmatique est le journal de bord de cet été qui mêle compte rendu journalier et journal des rêves. Au fil des pages, tout va se mélanger et le fantasmagorique débordera des nuits pour envahir sa réalité.

Qui est Guy Bordin ?

Guy Bordin est ethnologue et réalisateur. Il a écrit de nombreux ouvrages et articles sur le monde inuit dont les connaissances vont être au cœur de ce roman. Il a coréalisé huit films.

L’Amant fantasmatique est son premier texte de fiction.

Comment a-t-il atterri sur ma table de chevet ?

Guy Bordin m’a contacté pour me proposer de lire son livre qu’il m’a présenté comme « un conte fantasmatique et homo-érotique ». Autant vous dire que sa présentation ne m’a pas donné envie de le lire. Je ne suis pas fan de l’homo-érotisme. Je m’attendais donc à quelque chose comme un film érotique de M6, avec l’intérêt d’un film pseudopornographique. Mais comme je suis ouvert à tout et que j’adore la littérature gay, je me suis laissé tenter.

Quand je l’ai reçu, je n’étais toujours pas convaincu, bien que la couverture soit magnifique. Alors, comme j’avais promis, je me suis engagé à lire au moins quelques pages. Ça ne coûte rien…

Mon avis

Ça ne m’a rien coûté. Au contraire, je suis allé jusqu’à la quatrième de couverture.

Dès les premières pages, j’ai été accroché. La tension sexuelle qui s’installe entre le personnage principal et son excitant cousin m’a fait tourner les pages (à deux mains, je vous rassure !).

Nous sommes loin d’un livre homo-érotique ou de toutes ces histoires qui envahissent Wattpad. Il y a du sexe, de la frustration, mais nous sommes bien dans un roman de littérature, avant d’être « de genre » (je n’aime pas cette expression, mais c’est ce qui est le plus clair).

J’ai retrouvé la même ambiance estivale que dans les romans « d’été » comme Les Vacances du petit Renard, avec des errances du personnage principal dans les landes bretonnes et ses fantasmes centrés sur un homme. Mais Guy Bordin s’en échappe rapidement pour partir sur quelque chose de complètement barré, difficilement descriptible sans gâcher le plaisir de la lecture.

Vers la fin, j’ai pensé à Ici commence la nuit, d’Alain Giraudie, ou à L’Inconnu du lac, pour ceux qui n’ont pas lu ce roman. On retrouve ce côté un peu fourre-tout totalement fou que j’aime beaucoup. Sa folie m’a aussi fait penser au Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro, dans son côté fantasmagorique totalement fou.

Le style n’est pas moderne. Nous sommes loin de l’oralité contemporaine. Oubliez les phrases courtes et tirées comme des coups de feu. Ici, nous sommes dans la lenteur caniculaire, avec de nombreux adjectifs. Il participe à l’ambiance vintage et brute de l’histoire.

Devez-vous le lire ?

Je ne le conseille pas à n’importe qui. Il ne se tient pas comme un ensemble cohérent, et c’est normal vu le sujet. Il est bien, mais il s’adresse à un public averti. Le présenter et le conseiller sans le dévoiler est donc compliqué. Mais si vous êtes curieux, que vous avez adoré Giraudie et/ou Le Labyrinthe de Pan, allez-y ! En plus, il a un immense avantage : il est court.

Citation : les premières lignes

Écrits du soir, tard

L’horloge murale, au cadran peint d’un bucolique alpage en fleurs, marque vingt-trois heures. C’est un modèle ancien, avec un mécanisme à balancier contrôlé par deux poids qui pendent sous le caisson. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit si tard. J’ai voulu vérifier sur ma montre, mais elle s’était arrêtée. J’avais une fois de plus oublié de la remonter.

L’Amant fantasmatique, Guy Bordin

Où le trouver ?

En bibliothèque ou librairie, neuf ou d’occasion, numérique ou papier, avec les informations suivantes : L’Amant fantasmatique, Guy Bordin, Éditions Maïa, 2020.

Les derniers mots pour Guy Bordin

Étienne Bompais-Pham : Comment présenteriez-vous votre roman ?

Guy Bordin : Dans ce texte, je suis parti d’un thème classique de la littérature, le désir (ici celui du narrateur pour l’homme avec lequel il s’est isolé pour quelques semaines afin de mener un travail universitaire), que j’ai percuté avec une croyance venue du « lointain », de chez les Inuit en l’occurrence, pour faire éclater certains cadres de pensée auxquels nous sommes si accoutumés en Occident, c’est-à-dire les oppositions conscient/inconscient, réel/onirique, visible/invisible, corps/esprit, matérialité/psyché entre autres. Et j’observe les résultats de cette collision sur la vie du narrateur, que ce dernier consigne avec précision dans son journal. J’invite le lecteur à suivre le nouveau et imprévu chemin du personnage principal désormais confronté à un enchevêtrement des dimensions onirique, consciente, érotique, fantas(ma)tique et autres, un chemin qui se transforme peu à peu une dérive entre les terres bretonnes et les étendues arctiques.

ÉBP : Quel était le point de départ de ce texte ?

GB : Le point de départ se trouve dans mon activité d’ethnologue du monde inuit. Lors de recherches bibliographiques faites il y a déjà une quinzaine d’années sur le rêve chez les Inuit, je suis tombé sur quelques témoignages parlant de cette croyance en l’existence d’amants ou conjoints fantasmatiques. L’ethnographie sur le sujet n’est pas très riche, mais elle existe. Ce qui m’avait fasciné, et me fascine toujours, c’est que celui ou celle qui a une relation avec une telle entité (invisible pour les autres) puisse la vivre aussi bien dans le monde onirique que dans celui de la veille. Au-delà de mes enquêtes ethnologiques, j’ai donc eu envie d’imaginer à quoi cette croyance pourrait conduire si je la confrontais à des personnages appartenant à mes propres univers culturel et sexualité. Le résultat de l’expérience est le livre.

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Présentation du roman Tuer le bon gay

 

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